Gauchère

Hélène Millerand

Hélène Millerand, après son dernier livre Bistros, où elle traçait la carte des cafés parisiens qui ont jalonné sa vie de femme, revient avec une retenue élégante pour ne pas sombrer dans la mélancolie, sur ses premières années, de sa naissance dans une famille aussi attachante qu’atypique - qui compte un président de la République, Alexandre Millerand - à ses vingt ans.
Ces vingt années fondatrices, elle les raconte avec émotion. La petite fille, qui écoute et observe plus qu’elle ne parle, nous prend par la main et déroule pour nous, les événements qui la marquent. Que comprend des transformations du monde qui va, une enfant recluse dans son monde, celui qu’elle s’est construit, avec détermination, où les engouements et les éblouissements n’ont d’égals que les déceptions et le sentiment violent d’une solitude. Les souvenirs s’entremêlent et pèsent tous leur poids de vie. Le parfum enivrant d’un mimosa compte autant que les premiers émois amoureux. La lecture avide des numéros de Paris-Match, les échos de la guerre d’Indochine et d’Algérie, la grâce d’Audrey Hepburn, la présence d’un frère mort trois ans avant sa naissance, l’amour inconditionnel pour un père et la présence magnétique d’une mère admirée, tout cela forme, à l’estompe, une enfance. Ni plus ni moins qu’une enfance. Celle d’où elle vient et qui l’a faite ce qu’elle est.

Image de couverture de Gauchère
Collection : Littérature française
janvier 2018
136 pages - 17 €
Dimensions : 12,5 x 20,5 cm
ISBN : 9782363081490
9782363081490

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Gauchère

Hélène Millerand

Des sons étranges sortaient de sa bouche. Défense de la déranger. Installée au pied du lit, à plat ventre sur le parquet, j’en profitais pour dessiner. À l’époque je me destinais à la peinture.
J’enchaînais dessin sur dessin, des poupées, des bébés, des berceaux, des rois, des reines, des princes, des princesses, des nids d’oiseaux avec des oeufs dedans et des chats. Les feuilles de papier volaient autour de moi causant parfois l’ire de mon père. En effet, les rames de papier rangées dans le tiroir du bas de son bureau, réservées en principe à ses arrêts, souffraient de ma fièvre créatrice.
Si je dessinais le matin au pied du lit de mes parents, je dessinais aussi dans le salon, dans l’entrée et dans le bureau de mon père, mon endroit préféré. Je dessinais tout près de lui, par terre, à plat ventre toujours, pendant qu’il traitait les dossiers dont sa table de travail, grande table directoire avec des tirettes à chaque bout, était entièrement recouverte. Interdiction formelle de toucher aux dossiers, interdiction que je respectais d’habitude. Pas cette fois. Interrompue dans mes oeuvres par le manque de papier, partie piocher dans la réserve, pour reconstituer mon stock, j’avise en haut d’une pile de documents un dessin d’enfant qui n’est pas de moi. Je vais pour le prendre quand mon père m’arrête d’un geste.
– Laisse, c’est pour mon travail.
– Pour ton travail ?