NOMMÉ au lycée français de Casablanca, j’ai découvert cette ville en 1987. À mon
arrivée, je suis descendu dans un hôtel proche du boulevard Mohammed V, en plein coeur du vieux centre colonial. Je revois les immeubles magnifiques, néo-mauresques ou arts-déco, dont la grisaille épargnait quelques lambeaux de blancheur.
Les vestiges d’un autre monde, en lente décomposition depuis l’indépendance de 1956, s’estompaient dans la poussière.
Sous les arcades, un restaurant, Le Petit Poucet, exhibait sur le mur de la salle un dessin original de Saint-Exupéry. J’appris plus tard que cet établissement, aujourd’hui décati, avait été le rendez-vous des grands voyageurs des années folles. Ouvert jour et nuit, les pionniers de l’Aéropostale, sur la ligne Toulouse-Buenos Aires, y tenaient leur quartier général. Il y avait le câble, et tous les journalistes, descendus des paquebots en provenance de Bordeaux, y prenaient leurs repas.
J’appris également qu’Albert Londres était venu ici à plusieurs reprises, en route vers l’Argentine, les bagnes militaires de Biribi, Marrakech ou l’Afrique noire française. Je ne savais encore que peu de choses du grand reporter, n’ayant lu de lui qu’une ou deux rééditions de Francis Lacassin.
Casablanca est une ville étonnante, un immense creuset en ébullition où se fondent toutes les composantes du Maroc et des pigments issus du monde entier. Une promesse de modernité au bord d’un monde ancestral. Chaque jour, les derniers sels du protectorat s’y consument un peu plus. Il reste quelques traces de cette époque,
non encore dissoutes, en un endroit particulier, terrain vague abandonné au marché aux puces.
C’est le Derb Ghallef. On y vend des reliques extraites des dernières maisons pied-noires, entre mille objets, parmi les cassettes de contrebande, les marchands de matelas ou les charrettes d’escargot bouillis. Des bouquinistes y proposent
aussi raretés et rossignols. C’est chez l’un d’eux que j’ai trouvé les photos qui illustrent le récit qui suit. Elles étaient réunies dans une enveloppe portant la seule mention, écrite à l’encre, Albert Londres. De petits clichés jaunis, rectangulaires, au format 6 × 10,5.
Au dos d’une photographie montrant une Africaine portant une charge sur la tête, je déchiffrai une nouvelle fois le nom du journaliste.
J’interrogeai le vendeur, un homme âgé mais pas suffisamment pour avoir pu connaître les années 1920. D’où viennent ces photos ? Comment les a-t-il obtenues ? Le vieux bouquiniste affable ne se rappelle rien.
J’emporte aussitôt le lot pour une somme très modique.
Ces photos sont là, avec moi, sur mon bureau. Albert Londres les a peut-être tenues dans ses mains après les avoir cadrées, là-bas, loin vers le sud, en Afrique noire. J’aimerais tant que ce soit vrai !
L’enquête commence. Je me procure le livre qu’il a publié en 1929, à son retour d’Afrique, Terre d’ébène. L’ouvrage refermé, pour moi, plus de doute. Je reconnais sur les clichés le Morho- Naba de Ouagadougou tel que Londres l’a dépeint en quelques mots. Puis Tartass, le coiffeur-à-pédales de Bamako : tout y est, la grosse tête, les jambes courtes, la vareuse officier. Et puis j’identifie ce porteur de dépêche, un pli fiché dans une baguette, en pleine brousse. Tous ces personnages sont dans le texte du grand reporter.
Mais ces intuitions ne sont pas encore des certitudes solidement établies. Il faut des preuves indiscutables.
Au premier congé, je file à Paris, à la Bibliothèque nationale. Je demande les unes du Petit Parisien de septembre, octobre et novembre 1928, correspondant à la première publication des épisodes du reportage d’Albert Londres en Afrique.
J’avais vu juste. Les photos sont là, du moins certaines d’entre elles. Quant aux autres, je parviens facilement à les classer, par rapport à celles qui ont été publiées, grâce aux numéros de série inscrits sur le dos par le laboratoire. J’ai mes preuves !
Et maintenant ?
Je lis et relis Terre d’ébène, puis tout Albert Londres, au gré des rééditions d’Arléa et de 10/18. J’acquiers finalement la conviction que le reportage du journaliste en Afrique noire marque une étape importante dans sa carrière, comme dans sa vie. Les réactions que son enquête a suscitées sont plus âpres que d’habitude. Volontiers provocateur, le ton qu’il emploie est un peu différent de celui des livres précédents. Les mots sont plus durs, plus directs. Je pense à ce « Putain d’Afrique ! », en aucun cas racoleur ni vulgaire, si peu dans ses manières de gentleman globetrotter.
La sensibilité y court à fleur de peau, révolte et cynisme sont latents.
Que s’est-il donc passé pour Albert Londres en Afrique ?
Je cherche des indices. Je me plonge dans les biographies, celle de sa fille, Florise, celle de Paul Mousset, puis celle, toute récente à ce momentlà, de Pierre Assouline. Ma quête m’emmène jusqu’au petit appartement parisien où l’association du prix Albert-Londres conserve les archives du journaliste. On m’y reçoit avec une grande gentillesse. Beaucoup d’émotion dans ce lieu. Je vois l’ours fétiche du reporter, son petit recueil des Fleurs du mal. Je me plonge dans ses carnets de notes, dans ses lettres et dans celles qu’il a reçues de ses lecteurs. Mon pressentiment se confirme.
Terre d’ébène ne laisse émerger qu’une petite partie de ce qu’Albert Londres a vécu
pendant et après son reportage.
Je reprends mon bâton de pèlerin, de la rue de Douai, dans le Xe arrondissement, où il vécut, jusqu’à la rue d’Enghien, siège du Petit Parisien.
Je me rends à Vichy, où je retrouve la pension de famille des Londres, puis à Bourbon- L’Archambault. Je cherche la vérité du personnage, et une évidence s’impose à moi. Ce voyage que le reporter a fait en Afrique, en 1928, je vais le refaire, en suivant ses traces. Et même plus.
Avant d’embarquer, Londres voulait emporter une caméra. C’est un film qu’il avait dans la tête.
Je vais essayer de le réaliser, soixante ans après.
Je prends des contacts auprès d’africanistes de terrain. Je vais voir Jean Rouch, dans son bureau envahi par les bobines de pellicule, caché sous le musée de l’Homme. L’affaire avance, mais le budget est loin d’être bouclé...
Et puis la vie en décide autrement, prenant, pour moi, des virages hasardeux. Ce voyage, de Bordeaux à Pointe-Noire, je comprends bientôt que je ne le ferai pas.
Cependant, une autre évidence s’installe en moi. Ces photos, cette enquête que j’ai commencée et qui est devenue passion, je ne peux les laisser tomber comme ça, sans me condamner à des regrets lancinants. Ce départ aux côtés d’Albert Londres, je le ferai avec et derrière ses mots.
Je convoque des témoins, les grands arpenteurs du globe de l’entre-deux-guerres, Gide, Simenon, Morand, Leiris, Cendrars... Il me faut comprendre ce que peut représenter l’Afrique pour un Européen de cette époque. Je m’immerge dans les « colonies » et dans la frénésie des années folles. Je recherche ce que pouvait être
le sentiment de l’Africain, sa vision de l’autre.
J’épluche littéralement les livres et les articles de presse. Je vais de découverte en découverte, et je finis par tenir mon sujet.
Après avoir complètement démonté Terre d’ébène et les mille et un secrets de fabrication d’Albert Londres, sans oublier quelques ficelles, j’ai senti que sa recherche de vérité n’avait pu fonctionner que parce qu’il avait eu la générosité – à ses risques et périls intimes – d’impliquer sa propre subjectivité dans cette enquête. Fouillant derrière les mots, j’ai rencontré un journaliste extraordinaire, vif, inquiet, tourmenté même, fragile et profondément humain. J’y ai aussi croisé une Afrique anéantie, incomprise, à la dérive. Au bout du chemin, je suis rentré d’une Terre d’ébène un peu moins obscure et plus proche de moi, sans y être allé, par la magie d’un flâneur salarié au regard chevillé à l’âme et au corps.
(Avec des photos prises par Albert Londres)
Nul ne pouvait savoir que, pour illustrer dans Le Petit Parisien son reportage sur l’Afrique coloniale – d’où il tira le légendaire Terre d’ébène – Albert Londres n’avait cessé de (...) Lire la suite...
Photographies d’Albert Londres
Nul ne pouvait savoir que pour étayer son reportage sur l’Afrique coloniale - d’où il tira le légendaire Terre d’Ébène - Albert Londres n’avait cessé de prendre des photographies (...) Lire la suite...
Réalisation Akilia
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