Une histoire de l’éléphant en Europe
Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet
Dès le commencement de leur histoire commune, les Européens, comme les autres peuples du monde, ont traité l’éléphant avec un curieux mélange de respect, d’affection, de haine et de cruauté. Les éléphants étaient entraînés pour le combat ; on leur apprenait à piétiner à mort traîtres et prisonniers ; on les faisait se battre entre eux, affronter d’autres animaux ou combattre contre des hommes armés ; on les chassait aussi sans merci pour leur ivoire. Mais ils étaient par ailleurs fêtés et admirés ; ils marchaient en tête des triomphes des généraux romains ; leur image figurait sur les monnaies, les assiettes, les mosaïques et les fresques. L’histoire de l’Europe nous enseigne que les princes s’offraient des éléphants, considérés comme des présents d’une très grande valeur. C’est le calife Haroun al-Rachid qui, le premier, inaugura cette pratique en faisant don d’un éléphant à Charlemagne. Plus tard encore, lors d’intrigues diplomatiques complexes visant au contrôle de la moitié inexplorée du monde, un éléphant indien, blanc, surnommé Annon, fut expédié de Cochin à Rome, présent du roi Manuel du Portugal au pape Léon X.
Depuis, peuplant les zoos et les cirques, représentés à l’opéra, dans les romans et à l’écran, les éléphants sont devenus familiers aux yeux des Européens. Les beaux arts leur ont fait honneur, ils ont souvent été filmés lors de campagnes publicitaires, de jeunes mannequins se sont exhibés sur leur dos, et ils ont fini par symboliser tout ce qui est grand et fort dans nos sociétés, depuis de simples pommes chips jusqu’au Boeing. Au Danemark, l’ordre de chevalerie le plus élevé est celui de l’Éléphant ; aux États-Unis, l’animal est le symbole du parti républicain. Et durant la guerre froide, dans un accès – et un excès – de fierté nationale, l’Union soviétique s’autoproclama la « patrie de l’éléphant ».
Quant à nous, en quelques décennies, nous sommes passés d’une attitude de laisser-faire en matière de safari (principalement européenne) au désir éclairé de protéger l’espèce à tout prix, en passant par le braconnage tous azimuts (principalement africain). En même temps, nous avons peu à peu perdu notre goût pour l’exhibition des éléphants, et les zoos ont suivi le désir du public d’offrir plus d’espace et de liberté au plus grand mammifère terrestre.
Plus que tout autre animal vivant, l’éléphant semble le survivant d’un monde où il n’y avait pas encore d’êtres humains.
Ce livre, abondamment illustré et maquetté par Pascale Ogée (une des plus grandes graphistes de l’édition) retrace l’histoire de la relation, vieille de deux mille cinq cents ans, que l’Europe entretient avec ce chef-d’œuvre de la nature. Une histoire qui a commencé le jour où un guerrier d’une petite tribu des Alpes est tombé nez à nez avec un monstre étrange, énorme et terrifiant, aux défenses étincelantes, au cou orné de cloches de guerre, et dont le long nez s’élevait à dix mètres au-dessus du sol et faisait retentir un cri épouvantable jusqu’aux cimes des montagnes lointaines.
L’idée de ce livre est venue à Alan Hutchinson au dôme de Rimini – le temple Malatesta –, devant les nombreuses statues et bas-reliefs d’éléphants.
Prix : 30 euros
Illustré, Format 210 x 280, 288 p., 2007 EAN 9782869597945
Un homme d’une tribu primitive, une peau de chèvre sur l’épaule, une lance de bois à la main, se tient tapi derrière un rocher d’un haut col des Alpes. Lui et ses compagnons savent qu’une armée étrangère, pourvue d’un riche butin, se fraie difficilement un chemin jusqu’au col, à travers des pentes couvertes de neige. La chasse devrait être bonne. Déjà l’on entend l’avant-garde des troupes, menant mules et chevaux ; partout cris et jurons retentissent ; et les armures des soldats, sous l’impact de menus cailloux dévalant la pente, font parfois entendre un tintement métallique.
Au signe de son chef, la bande bigarrée jaillit de sa cachette pour fondre sur l’ennemi dans une attaque surprise. Les pillards se précipitent le long du sentier, tournent au coin du rocher qui dissimule leurs futures victimes, et se retrouvent tout d’un coup face à un monstre énorme, dont les hurlements emplissent la montagne d’échos terrifiants auxquels vient se mêler un tintamarre de cloches, tandis que pointent vers eux, sortant de la gueule de la créature, deux crocs démesurés. Comble de terreur, de cette même gueule horrible jaillit une autre créature, semblable à un serpent, qui ondule vers eux de façon menaçante. Il ne peut s’agir là que de bêtes échappées des profondeurs de la terre pour conduire les dieux leurs maîtres vers l’empire des cieux. Une pluie de flèches, tirées par des êtres d’apparence humaine perchés sur ces monstres, s’abat maintenant sur la bande apeurée. Derrière eux s’avancent d’autres géants tout aussi effrayants. Sans demander leur reste, les pillards tournent les talons, fuyant le plus vite possible ; mais leur mémoire gardera pour toujours le souvenir de cette rencontre avec l’autre monde.
La scène se passe en l’an 218 avant notre ère. Ces guerriers gaulois viennent de voir leurs premiers éléphants ; ils font partie des forces qui, sur plus de deux mille kilomètres, marchent depuis le sud de l’Espagne en direction de l’Italie, sous l’égide du jeune général carthaginois Hannibal, dans ce qui restera l’un des mouvements tournants les plus célèbres de l’histoire militaire. Cette rencontre symbolise aujourd’hui encore la peur et l’étonnement qui s’emparèrent des Européens lors de leur première rencontre avec le fantastique animal.
Quand Alexandre affronta le fameux roi Porus (il passait pour mesurer deux mètres et Alexandre disait de lui : « Voilà enfin un adversaire qui convient à la grandeur de mon âme »), à la bataille d’Hydaspes, il avait une connaissance suffisante de l’éléphant pour savoir comment réagir face aux deux cents pachydermes qu’alignait l’ennemi ; le cours de la bataille montre qu’il avait retenu la leçon. À l’ouverture des hostilités, ses hommes auraient dû se débander à la seule vue des bêtes – ?« […] ces masses énormes de corps surdimensionnés, les éléphants, qui, excités à dessein, remplissaient l’air de cris terribles ». Mais Alexandre évita tout contact direct entre les pachydermes et sa cavalerie, et son infanterie reçut l’ordre de les assiéger et de les attaquer à coups de flèches et de javelots. Ses soldats étaient en outre armés de longs cimeterres pour trancher les trompes, la partie la plus sensible et la plus vulnérable de l’animal. Et les archers avaient pour consigne de viser les cornacs.
En dépit de cette tactique, l’éléphant pouvait tout de même infliger de terribles dommages, tant matériels que psychologiques, jetant les hommes à terre avec sa trompe, les piétinant sans recours ou les blessant mortellement de ses défenses. Mais au fil de la bataille, les pachydermes se trouvèrent confinés à un espace de plus en plus réduit, et, selon Quinte-Curce, « se contentant de barrir, ils commencèrent à se retirer, tels des vaisseaux faisant demi-tour », saccageant leur propre camp. Malgré une dernière charge courageuse de Porus lui-même, Alexandre remporta la victoire. Le grand roi refusa de se rendre et, grièvement blessé, quitta le champ de bataille sur son éléphant. Plutarque a décrit de façon poignante, quoique non sans quelque licence poétique, cette retraite du roi Porus : l’animal, comprenant que son maître était cruellement blessé, l’aurait posé doucement sur le sol, puis aurait ôté les flèches de son corps à l’aide de sa trompe. Il convenait à pareil tableau qu’Alexandre traitât son vaillant ennemi « comme un roi » et le restaurât à la tête de son royaume.
Hydaspes, la première bataille où des Européens combattirent avec des éléphants, marqua un précédent dans l’histoire de la guerre. L’éléphant était évidemment une arme formidable, susceptible de causer d’énormes dommages à l’adversaire et, par sa taille et son étrangeté, de répandre la terreur dans ses rangs. Mais en définitive, avec l’expérience, il apparut qu’il était tout à fait possible de parer militairement cette menace et que l’éléphant déterminait rarement l’issue d’une bataille. En outre, il n’était absolument pas fiable et pouvait nuire aussi bien à l’ennemi qu’à son propre camp.
Gargouille en forme d’éléphant. Haut placé sur le toit de Notre-Dame de Paris, l’animal a plutôt l’air d’un chien domestique.
Il s’en fallut pourtant de peu que l’éléphant devînt symbole national. La question du nouvel emblème de la nation française fut en effet soulevée par Napoléon dès le premier conseil qui suivit son couronnement. Pour rompre avec l’Ancien Régime, Crétet proposa successivement l’aigle, le lion puis l’éléphant. Laumond vota pour ce dernier, « le plus puissant des animaux ». D’autres lui préférèrent le chêne ou la fleur de lys. Napoléon, quant à lui, accorda d’abord ses faveurs au lion, symbole favori des monarques du Moyen Âge, avant de changer d’avis, de passer outre la décision du conseil, et de choisir, au dernier moment, l’aigle, emblème de Rome et de Charlemagne.
Comme pour offrir au pachyderme un lot de consolation, Napoléon proposa plus tard la construction, place de la Bastille, d’un monument représentant un éléphant, afin de célébrer ses victoires militaires et de faire barrière aux idées favorables à la République. Il fut dessiné à l’échelle de la statue de la Liberté, assez grand pour permettre aux visiteurs de se hisser, par un escalier intérieur, au sommet de la tour perchée sur son dos. Mais à l’époque prévue pour son érection, la France était engagée dans la guerre d’Espagne, qu’elle finirait par perdre. Et c’est un modèle en plâtre qui fut édifié, au lieu du bronze espéré. Trois ans plus tard, quand la monarchie fut restaurée, on laissa pourrir l’« Éléphant de l’oubli révolutionnaire », soulignant ainsi la mort de la Révolution. Il devint la demeure favorite des rats et des vagabonds, et Victor Hugo en fit le symbole, dans des pages fameuses des Misérables, pour du désespoir et de la misère. C’est là qu’il logea le jeune Gavroche et que celui-ci recueillit deux enfants égarés, affamés, trouvés dans les rues de Paris.
Réalisation Akilia
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